Dette, FMI, pouvoir d’achat : le temps des résultats
Plus aucun prétexte
Le Sénégal vient d’ouvrir une nouvelle étape. L’accord avec le FMI, évalué à environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, et le lancement du Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS) constituent une bouffée d’oxygène financière.
Mais une bouffée d’oxygène n’est pas encore une guérison : l’accord donne du temps ; il ne produit pas, à lui seul, des résultats.
- Le chiffre qui résume la pression : 24 francs sur 100
Une donnée particulièrement lourde mérite toute notre attention : la part des recettes publiques consacrée aux intérêts de la dette passerait de 16,1 % en 2023 à 23,7 % en 2026.
L’image est simple : sur 100 francs qui entrent dans les caisses publiques, près de 24 francs partent dans les intérêts.
Cela signifie mécaniquement moins d’espace pour financer les services publics, l’investissement, les infrastructures et les politiques sociales.
+7,6 points en trois ans : c’est le prix de la contrainte financière.
- La dette n’est pas seulement un chiffre : elle a un visage
Derrière les milliards, il y a des réalités humaines : le jeune qui cherche un emploi, la famille qui supporte la hausse des dépenses, l’entrepreneur qui attend un paiement de l’État, l’étudiant qui a besoin d’infrastructures, le malade qui attend des soins.
C’est pourquoi une question fondamentale doit être posée :
Qu’avons-nous fait de l’argent emprunté ?
Le budget de l’État est passé de 2 344,8 milliards FCFA en 2012 à 7 003,6 milliards en 2024, soit une progression de près de 199 %.
La vraie question n’est donc plus uniquement celle du volume de la dette. Elle est celle de son rendement économique et social : quels investissements ont créé de la richesse, des emplois, des recettes et des capacités productives ?
- Le danger silencieux : emprunter cher pour rembourser cher
La dégradation des conditions de financement constitue l’un des points les plus préoccupants.
La trajectoire des notations évoquée va de Ba3 à Caa2 en moins de deux ans, tandis que certains financements sont passés d’environ 4 % à plus de 12 %.
Le mécanisme est comparable à celui d’un ménage dont la banque augmente brutalement le taux de son crédit : plus le crédit coûte cher, moins il reste d’argent pour vivre et investir.
Pour l’État, cela signifie moins de marge budgétaire et davantage de ressources absorbées par le service de la dette.
- Une croissance à deux visages
Le Sénégal affiche 6,7 % de croissance en 2025. Mais un contraste majeur apparaît : 2,2 % seulement hors hydrocarbures.
C’est un chiffre essentiel.
Une économie peut croître rapidement grâce à l’exploitation de ressources naturelles. Mais la question déterminante reste : que se passe-t-il lorsque l’on retire les hydrocarbures de l’équation ?
C’est là que se mesure la capacité réelle de l’économie à produire durablement, créer des emplois et enrichir les territoires.
- Le choc des 819 milliards
Le dossier énergétique donne une autre illustration de la difficulté des arbitrages publics.
250 milliards FCFA ont été budgétés pour les subventions énergétiques, contre un coût projeté de 1 069 milliards FCFA si la situation reste inchangée.
Soit un écart de 819 milliards FCFA.
819 milliards, ce n’est pas une abstraction.
C’est une masse financière qui pose directement la question suivante :
Comment réduire la facture de l’État sans faire porter l’essentiel de l’effort sur les ménages et les acteurs économiques les plus fragiles ?
- Le social ne doit pas devenir la variable d’ajustement
Les Bourses de sécurité familiale, programme social instauré en 2013, ont connu une suspension à partir de 2024 avant d’être restaurées en 2026.
L’enjeu n’est pas seulement de défendre ou de critiquer le programme.
Il faut poser la question de son coût, de son ciblage et de son efficacité, notamment en le mettant en perspective avec les 819 milliards d’écart sur les subventions énergétiques.
Une politique de redressement réussie ne doit pas opposer systématiquement rigueur budgétaire et protection sociale.
Elle doit rechercher l’efficacité de chaque franc public.
- « Traitement de la dette » : attention aux mots
Il ne faut pas confondre traitement, reprofilage et restructuration.
Un traitement peut notamment modifier le calendrier ou les conditions de remboursement.
Une restructuration peut aller beaucoup plus loin et entraîner une modification de la valeur économique supportée par les créanciers.
La question essentielle est donc :
Qui paie ?
Qui gagne du temps ?
Qui supporte le coût ?
Et quel sera l’impact sur l’économie sénégalaise ?
Cette clarification est indispensable pour que le débat sur la dette ne reste pas prisonnier des slogans.
- Le danger pour l’épargne nationale
Une partie de la dette en francs CFA est détenue par des acteurs domestiques : banques, compagnies d’assurance, fonds de pension et épargnants.
Il faut donc une vigilance particulière : protéger l’épargne nationale et obtenir une exclusion écrite et opposable de la dette domestique en CFA du périmètre du traitement, avant toute validation parlementaire.
Parce qu’une opération sur la dette ne doit jamais être analysée uniquement du point de vue des créanciers et de l’État.
Elle doit aussi être regardée depuis le compte bancaire, l’épargne et la retraite du citoyen.
- Le véritable redressement : transformer la dette en capital productif
Une idée doit guider l’action publique : distinguer la dette qui finance un actif productif de celle qui finance essentiellement la consommation.
L’image est parlante.
Deux personnes peuvent emprunter exactement la même somme. La première achète un taxi qui génère des revenus ; la seconde dépense tout sans créer de revenu futur.
Même dette. Deux résultats totalement différents.
Pour l’État, la logique doit être la même : chaque emprunt devrait pouvoir être relié à un actif, une infrastructure, une activité ou une capacité productive mesurable.
- De la critique à l’exigence
Il ne suffit pas de constater les difficultés.
Il faut exiger des réponses, de la transparence et des résultats.
Les priorités sont claires :
publier les rapports disponibles sur la situation financière ;
rendre public le périmètre exact du PTDS ;
assurer un suivi trimestriel de la dette ;
privilégier, lorsque cela est possible, le reprofilage ;
identifier les investissements réalisés grâce à l’endettement ;
protéger l’épargne domestique ;
renforcer les financements concessionnels ;
mesurer concrètement l’impact social du redressement.
Des repères doivent être fixés et suivis publiquement, notamment l’évolution du ratio dette/PIB et la réduction progressive du poids des intérêts dans les recettes publiques.
Le message politique tient en une phrase
Le Sénégal n’a plus seulement besoin d’un accord : il a besoin de résultats.
L’accord avec le FMI peut restaurer un cadre.
Le traitement de la dette peut desserrer certaines contraintes.
Mais la réussite se mesurera ailleurs :
dans le pouvoir d’achat,
dans l’emploi,
dans l’investissement,
dans la confiance,
dans la protection sociale, et dans la capacité de l’État à transformer chaque franc public en valeur pour la collectivité.
Le temps des explications doit progressivement laisser place au temps de la preuve.
Le prétexte est tombé.
L’obligation de résultat commence.
Cheikh Ahmed Tidiane Ly
Coordinateur national du CSEQ-APR
Dakar, le 4 septembre 2026



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